L'an 2010 : destination Brésil !

Troisième partie : tranquilité, bonheur et conclusion.

mercredi 19 mai 2010

Churrasco

Pour quelques délicieuses secondes, je ferme inconsciemment les yeux et les conversations qui m’entourent deviennent distantes. Ma vue et mon ouïe ont perdu leur importance. En ce moment précis, toute ma concentration est jetée sur la fine lanière de picanha délicatement retenue entre mon pouce et mon index. À peine retirée de la braise, les chauds sucs de cette délicieuse viande humectent mes doigts et ma bouche se remplit de salive. La chair est si tendre et juteuse qu’une légère pression de mes molaires suffit à extraire toute la saveur contenue dans les quelques fibres musculaires. Moment de plaisir. Plaisir simple, mais qui fait vibrer mon corps de satisfaction… Je me résigne enfin à avaler et ma vue et mon ouïe se réactivent; table remplie d’amis à ma gauche, piscine à ma droite et devant moi, le churrasco. D’une bière à la main, je me réintroduis à la conversation qui anime ce doux après-midi ensoleillé.

Churrasco. C’est déjà devenu un réflexe conditionné pour moi : quand j’entends ce mot, je ne peux m’empêcher de saliver… Il y a beaucoup de spécialités culinaires au Brésil. Tant de fruits, de légumes, d’épices, de recettes, de saveurs, de spécialités régionales que même après quatre mois ici, j’en suis encore au stade « découverte ». Mais de tout ce que j’ai pu goûter jusqu’à maintenant, je me dois de couronner le Brésil de « Roi de la viande ». Avec quelque 180 millions de bœufs d’élevage, on peut dire que la viande est bien ancrée dans la culture…

Le churrasco n’est rien de moins que le BBQ du Brésil. Mais quelques particularités transforment l’expérience locale en un réel plaisir gastronomique. Tout d’abord, la viande est grillée sur une braise de charbon de bois, lui procurant une saveur bien distincte et plus gouteuse que le propane. La viande est découpée en steak puis recouverte de gros sel avant d'être embrochée sur des épées à churrasco. Sous la chaleur des charbons ardents, la viande suinte doucement ses sucs, ce qui dissout peu à peu le sel et imprègne la viande d’une salinité parfaite. Le sel excédentaire est retiré une fois la viande grillée à point. Mais si le churrasco brésilien est si incroyablement délicieux, c’est sans aucun doute à cause de la qualité de ses viandes. Le Brésil possède son propre style de découpes de viande, variant en saveurs et en textures. Ma préférée? Rien ne remplace une bonne picanha bien tendre et juteuse qui fond sur la langue… Mmmm!

L’endroit où se déroule les churrascos ajoute énormément au charme du l’expérience. Les foyers bien nantis sont fréquemment dotés d’un espace externe à la maison parfaitement adapté à la situation. Normalement construite de deux murs et d’un toit, cette salle à l’air libre abrite normalement un bar, une grande table et un congélateur pour la bière. Le churrasco en lui-même est intégré à l’un des murs de briques.

Quand un Brésilien m’invite pour un churrasco, je peux m’attendre à passer une belle journée! L’activité commence souvent en fin d’avant-midi. Tout le monde se réunit et le feu est lancé dans le charbon. Un churrasco, c’est une journée de fête! On boit, on se baigne, on joue de la guitare et on mange toute la journée! La viande est achetée en gros morceaux qui seront découpés et préparés sur place pour la cuisson. On ne grille que quelques pièces de viande à la fois, histoire de faire durer le plaisir! Une fois cuite, la viande est découpée en lanières qui seront partagées entre tous en guise de grignotines. Et durant toute la journée, on alterne le bœuf, le porc, le poulet, les saucisses, etc... Ça peut durer jusqu'à 7-8 heures de temps! Normalement, j'ai le temps de manger jusqu'à satiété, digérer et manger de nouveau avant la fin de la journée!

Les churrascos ont tellement l’allure de fêtes que j’en suis toujours à me demander si c’est la bière qui accompagne la viande, ou si l’on mange pour accompagner la bière… Dans tous les cas, la combinaison est parfaite!

vendredi 7 mai 2010

Vie de luxe?

De tous côtés, les immeubles poussent comme le bambou. Je marche sans but dans la rue, observant l’action étourdissante de la ville. La vie bat son plein et, au milieu de cette fourmilière, au milieu du trafic incessant, une charrette — une simple planche de bois avec deux roues (sur la photo, c'en est une de luxe!)— tirée par un cheval me dépasse sans bruit. Image puissante. Le riche s’active et s’excite dans une course sans fin vers la richesse et le pauvre cherche son chemin, incompréhensif devant ce tourbillon loufoque.

Il y a réellement deux mondes parallèles au Brésil. Deux mondes incompatibles qui semblent évoluer indépendamment l’un de l’autre. Les interactions entre eux sont conflictuelles et représentent bien l’injustice créée par la différence de richesse.

Depuis quelques dizaines d’années, le Brésil connait un développement économique rapide. Les villes sont en pleine croissance et la société se forme dans le moule mondial du capitalisme. La consommation et la possession sont, comme dans tous les pays "développés", l’emblème de la réussite sociale. Cette récente explosion économique a permis à plusieurs familles d’augmenter leur niveau de vie (niveau de consommation) et la classe sociale moyenne a enfin gagné en importance. Par contre, ceux qui n’ont su s’introduire dans ce mouvement économique — faute d’éducation, de formation et de travail — se retrouvent dans un fossé encore plus profond…

Contrairement à ce que l’on peut s’imaginer, le coût de la vie ici n’est pas faible. C’est-à-dire, on peut survivre pour peu, mais atteindre le niveau de vie auquel je suis habitué (maison, voiture, vacances, vin à table, etc.) est une lutte ardue. Les produits de base (riz, farine, fèves, pain, légumes, vêtements, etc.) sont à des prix très abordables. Par contre, les maisons, les appartements, les voitures, les équipements électroniques, les vêtements de marques, bref, tout ce qui représente un niveau de vie plus élevé, ont des prix surévalués comparés au marché mondial. Je voulais acheter un appareil photo (après m’être fait voler le mien…) et l’on me demandait R$ 1020 (600 $CAN) pour un modèle que je savais à 300 $CAN au Canada… Une Volkswagen Passat 2010 vaut ici environ R$ 100 000 (60 000 $CAN), alors qu’elle est affichée à 35 000 $CAN chez nous! Il n’y a pas d’entre-deux ici : soit ce n’est pas cher, soit c’est exorbitant!

Bon, très bien : le luxe, c’est le luxe… On peut très bien survivre sans tout ça, n’est-ce pas? Ah… Si c’était si simple! Pensez-y deux minutes : tout le monde aspire à ce mode de vie! Qui peut affirmer être exempt de tels désirs? Au Québec, même les adeptes de la simplicité volontaire ont un ordinateur à la maison… Mais au Brésil, ce n’est pas si simple : les salaires n’ont rien de comparable aux nôtres et puisqu’il n’y a pas d’entre-deux au niveau des prix, atteindre une qualité de vie supérieure — celle à laquelle nous sommes habitués au Québec — est une bataille féroce.

En Europe et en Amérique du Nord, le travail perd progressivement en importance dans nos vies. Les travailleurs sont de plus en plus à la recherche d’un équilibre entre carrière et vie hors travail. Et je vous assure, c’est ça le vrai luxe. Le luxe de pouvoir avoir une vie diversifiée et épanouie conjointement à sa carrière. Ici, pour un étudiant universitaire dans ma situation, rien n’est gagné d’avance et tout le monde sait qu’il faudra travailler d'arrache-pied pour monter les échelons et s’affranchir du poids des dépenses de la vie moderne…

Et ça, c’est pour ceux qui s’en sortent bien. En regardant l’homme sur sa charrette ce matin-là, et en pensant aux 39 % de la population brésilienne qu’il représente, je me suis senti stupidement riche et inconscient. Une richesse qui n’est pas dans mon compte en banque; une richesse qui réside dans les possibilités et la facilité de la vie qui m’attend chez moi…

Pensez-y.